Soudage des aciers au carbone vers les aciers austénitiques inoxydables
Analyse métallurgique, dilution et prédiction microstructurale (Diagrammes de Schaeffler et DeLong)
1. Introduction
Le soudage hétérogène entre un acier au carbone et un acier inoxydable austénitique (types 304L / 316L) constitue un cas métallurgique critique en raison des phénomènes de dilution et de transformation de phase.
Lors de l’opération de soudage à l’arc avec métal d’apport, la composition du métal fondu résulte d’un mélange typique de :
- ≈ 70 à 80 % métal d’apport
- ≈ 20 à 30 % métal de base
Cette proportion dépend fortement :
- du procédé (GTAW, GMAW, SAW, etc.)
- de la géométrie du joint
- des paramètres thermiques (intensité, énergie linéique, vitesse)
👉 Cette dilution modifie profondément la composition chimique finale du bain et donc sa microstructure après solidification.
2. Risque métallurgique majeur : formation de martensite
Toute dilution d’un inox austénitique (304L / 316L) par un acier au carbone entraîne :
- une diminution du taux d’éléments austénitogènes (Ni, C, N)
- une augmentation relative des éléments ferritogènes
➡️ Ceci favorise la transformation :γ→α′ (martensite)
Conséquences :
- augmentation de la dureté (> 350 HV typiquement)
- fragilisation
- baisse de ductilité
- risque de fissuration (notamment à froid)
3. Stratégie métallurgique : utilisation d’un métal d’apport surallié
Pour compenser la dilution, on utilise un métal d’apport fortement allié, typiquement :
- ER309L
Rôle :
- augmenter le nickel équivalent
- maintenir une solidification austénitique
- éviter la formation de martensite
👉 Condition critique :
la dilution ne doit pas dépasser un seuil critique (~30–35%)
4. Diagramme de Schaeffler : principe et formulation

Le diagramme de Schaeffler permet de prédire la microstructure du métal fondu à partir des équivalents chimiques.
4.1 Équivalents chimiques
Nickel équivalent :
Nieq=%Ni+30×%C+0.5×%Mn
Chrome équivalent :
Creq=%Cr+%Mo+1.5×%Si+0.5×%Nb
5. Exemple de calcul
Acier inoxydable 304L :
- Cr = 18.2 %
- Ni = 10.1 %
- Mn = 1.2 %
- Si = 0.4 %
- C = 0.02 %
Nieq=10.1+(30×0.02)+(0.5×1.2)=11.3 Creq=18.2+(1.5×0.4)=18.8
Métal d’apport 309L :
- Nieq≈14.35
- Creq≈24.9
👉 Position clairement dans le domaine austénitique + ferrite δ
6. Limites du diagramme de Schaeffler
Le diagramme ne prend pas en compte l’azote (N), pourtant :
- très puissant austénitogène
- essentiel dans les inox modernes (duplex, superduplex)
7. Diagramme de DeLong et Ferrite Number (FN)
Le diagramme de DeLong corrige cette limitation en introduisant :Nieq=%Ni+30C+0.5Mn+30N
Ferrite Number (FN)
- mesure magnétique de la ferrite δ
- standard industriel (AWS A4.2 / ISO 8249)
👉 Objectif typique :
- FN = 3 à 10 pour éviter fissuration à chaud et corrosion
8. Cas pratique : soudage acier carbone + 304L
8.1 Avec métal d’apport 304L
- dilution → déplacement vers zone martensitique
- risque élevé de structure fragile
8.2 Avec métal d’apport 309L
- déplacement vers domaine austénite + ferrite
- structure stable et ductile
9. Méthode graphique pour assemblages dissemblables
Procédure rigoureuse :
- tracer les deux métaux de base
- relier par une droite
- définir point B (mélange sans apport)
- tracer ligne vers métal d’apport
- positionner point A selon dilution réelle
👉 Point A = microstructure finale du métal fondu
10. Détection expérimentale de la martensite
Méthodes :
- mesure de dureté (HV)
- martensite → dureté élevée
- essai de pliage (side bend test – ASME IX)
- rupture → présence de phases fragiles
👉 Important :
La martensite dans ce cas n’entraîne généralement pas de fissuration hydrogène, car :
- l’austénite dissout efficacement l’hydrogène
11. Maîtrise de la dilution
Causes principales de dilution élevée :
- intensité élevée (SAW, GMAW fort courant)
- vitesse de soudage élevée
- tôles fines (GTAW)
- préparation de joint (chanfrein droit)
Solutions industrielles :
- beurrage préalable (buttering)
- réduction de l’énergie linéique
- choix du procédé
- géométrie optimisée du joint
12. Conclusion
Le soudage des aciers au carbone vers les aciers inoxydables austénitiques constitue un cas emblématique de métallurgie appliquée au soudage, où :
- la dilution contrôle la microstructure
- la composition chimique effective gouverne les transformations de phase
- le choix du métal d’apport est déterminant
Les diagrammes de Schaeffler et DeLong restent des outils fondamentaux, bien que simplifiés, pour :
- la conception des DMOS / WPS
- la prévention des défauts métallurgiques
- l’optimisation des assemblages dissemblables
Références
- American Welding Society – AWS D1.6
- The Welding Institute
- ASM Handbook – Welding, Brazing and Soldering
- Kou, Welding Metallurgy
- Lippold & Kotecki