Soudage des aciers au carbone avec les aciers inoxydables austénitiques (AISI 304L/316L)

Soudage des aciers au carbone avec les aciers inoxydables austénitiques (AISI 304L/316L)

29 mars 2026 0 Par eswlayer

Analyse métallurgique, dilution et prédiction microstructurale (Diagrammes de Schaeffler et DeLong)


1. Introduction

Le soudage hétérogène entre un acier au carbone et un acier inoxydable austénitique (types AISI 304L / 316L) constitue un cas métallurgique critique en raison des phénomènes de dilution et de transformation de phase.

Lors de l’opération de soudage à l’arc avec métal d’apport, la composition du métal fondu résulte d’un mélange typique de :

  • ≈ 70 à 80 % métal d’apport
  • ≈ 20 à 30 % métal de base

Cette proportion dépend fortement :

  • du procédé (GTAW, GMAW, SAW, etc.)
  • de la géométrie du joint
  • des paramètres thermiques (intensité, énergie linéique, vitesse)

👉 Cette dilution modifie profondément la composition chimique finale du bain et donc sa microstructure après solidification.


2. Risque métallurgique majeur : formation de martensite

Toute dilution d’un inox austénitique (AISI 304L / AISI 316L) avec un acier au carbone entraîne :

  • une diminution du taux d’éléments austénitogènes (Ni, C, N)
  • une augmentation relative des éléments ferritogènes

➡️ Ceci favorise la transformation :γα (martensite)\gamma \rightarrow \alpha’ \text{ (martensite)}γ→α′ (martensite)

Conséquences :

  • augmentation de la dureté (> 350 HV typiquement)
  • fragilisation
  • baisse de ductilité
  • risque de fissuration (notamment à froid)

3. Stratégie métallurgique : utilisation d’un métal d’apport sur allié

Pour compenser la dilution, on utilise un métal d’apport fortement allié, typiquement :

  • ER309L

Rôle :

  • augmenter le nickel équivalent
  • maintenir une solidification austénitique
  • éviter la formation de martensite

👉 Condition critique :
la dilution ne doit pas dépasser un seuil critique (~30–35%)


4. Diagramme de Schaeffler : principe et formulation

https://www.soudeurs.com/pieces_jointes/1104-VB_diagramme_schaeffler_2.jpg

Le diagramme de Schaeffler permet de prédire la microstructure du métal fondu à partir des équivalents chimiques.

4.1 Équivalents chimiques

Nickel équivalent :

Nieq=%Ni+30×%C+0.5×%MnNi_{eq} = \%Ni + 30 \times \%C + 0.5 \times \%MnNieq​=%Ni+30×%C+0.5×%Mn

Chrome équivalent :

Creq=%Cr+%Mo+1.5×%Si+0.5×%NbCr_{eq} = \%Cr + \%Mo + 1.5 \times \%Si + 0.5 \times \%NbCreq​=%Cr+%Mo+1.5×%Si+0.5×%Nb


5. Exemple de calcul

Acier inoxydable AISI-304L :

  • Cr = 18.2 %
  • Ni = 10.1 %
  • Mn = 1.2 %
  • Si = 0.4 %
  • C = 0.02 %

Nieq=10.1+(30×0.02)+(0.5×1.2)=11.3Ni_{eq} = 10.1 + (30 \times 0.02) + (0.5 \times 1.2) = 11.3Nieq​=10.1+(30×0.02)+(0.5×1.2)=11.3 Creq=18.2+(1.5×0.4)=18.8Cr_{eq} = 18.2 + (1.5 \times 0.4) = 18.8Creq​=18.2+(1.5×0.4)=18.8


Métal d’apport ER309L :

  • Nieq14.35Ni_{eq} \approx 14.35Nieq​≈14.35
  • Creq24.9Cr_{eq} \approx 24.9Creq​≈24.9

👉 Position clairement dans le domaine austénitique + ferrite δ


6. Limites du diagramme de Schaeffler

Le diagramme ne prend pas en compte l’azote (N), pourtant :

  • très puissant austénitique
  • essentiel dans les inox modernes (duplex, super-duplex)

7. Diagramme de DeLong et Ferrite Number (FN)

https://www.migal.co/fileadmin/PHP/Diagramme/delonganal_e.php?x1=18.64&x2=17.5&xsg=21.0&y1=10.76&y2=8&ysg=15.2

Le diagramme de DeLong corrige cette limitation en introduisant :Nieq=%Ni+30C+0.5Mn+30NNi_{eq} = \%Ni + 30C + 0.5Mn + 30NNieq​=%Ni+30C+0.5Mn+30N

Ferrite Number (FN)

  • mesure magnétique de la ferrite δ
  • standard industriel (AWS A4.2 / ISO 8249)

👉 Objectif typique :

  • FN = 3 à 10 pour éviter fissuration à chaud et corrosion

8. Cas pratique : soudage acier carbone + ER308L

8.1 Avec métal d’apport ER308L

  • dilution → déplacement vers zone martensitique
  • risque élevé de structure fragile

8.2 Avec métal d’apport ER309L

  • déplacement vers domaine austénite + ferrite
  • structure stable et ductile

9. Méthode graphique pour assemblages dissemblables

Procédure rigoureuse :

  1. tracer les deux métaux de base
  2. relier par une droite
  3. définir point B (mélange sans apport)
  4. tracer ligne vers métal d’apport
  5. positionner point A selon dilution réelle

👉 Point A = microstructure finale du métal fondu


10. Détection expérimentale de la martensite

Méthodes :

  • mesure de dureté (HV)
    • martensite → dureté élevée
  • essai de pliage (side bend test – ASME IX)
    • rupture → présence de phases fragiles

👉 Important :
La martensite dans ce cas n’entraîne généralement pas de fissuration hydrogène, car :

  • l’austénite dissout efficacement l’hydrogène

11. Maîtrise de la dilution

Causes principales de dilution élevée :

  • intensité élevée (SAW, GMAW fort courant)
  • vitesse de soudage élevée
  • tôles fines (GTAW)
  • préparation de joint (chanfrein droit)

Solutions industrielles :

  • beurrage préalable (buttering)
  • réduction de l’énergie linéique
  • choix du procédé
  • géométrie optimisée du joint

12. Conclusion

Le soudage des aciers au carbone avec les aciers inoxydables austénitiques constitue un cas emblématique de métallurgie appliquée au soudage, où :

  • la dilution contrôle la microstructure
  • la composition chimique effective gouverne les transformations de phase
  • le choix du métal d’apport est déterminant

Les diagrammes de Schaeffler et DeLong restent des outils fondamentaux, bien que simplifiés, pour :

  • la conception des DMOS / WPS
  • la prévention des défauts métallurgiques
  • l’optimisation des assemblages hétérogènes

Références

  • American Welding Society – AWS D1.6
  • The Welding Institute
  • ASM Handbook – Welding, Brazing and Soldering
  • Kou, Welding Metallurgy
  • Lippold & Kotecki